Une chronique culturelle sur la mémoire, l’héritage et les zones d’ombre d’un concert événement.
Un anniversaire très attendu
Les Arènes de Grand Paris Sud ont vibré hier au rythme d’un nom qui résonne depuis plus de trois décennies dans l’imaginaire musical africain : Quartier Latin International.
Fondé en 1986 par Koffi Olomidé, l’orchestre a marqué de son empreinte plusieurs générations, façonnant des carrières, influençant des styles et imposant une esthétique musicale où rumba, ndombolo et poésie lyrique se rencontrent.
BON À SAVOIR
diminué de manière drastique dans l'Afrique Australe à cause du VIH/Sida. En 2019, l'indice synthétique de fécondité en Afrique est estimé à 4,4 enfants par
L’événement, annoncé comme la célébration des 39 ans de ce groupe culte, suscitait une attente considérable. Beaucoup espéraient une fresque musicale retraçant les grandes époques de Quartier Latin, ses métamorphoses, ses figures emblématiques et les moments qui ont changé le visage de la rumba congolaise moderne.
C’est dans ce contexte que l’intervention du professeur Didi Mitoveli, analyste culturel respecté, a pris une dimension particulière.
Ce que le public attendait : un voyage dans l’histoire
Dans sa réaction à chaud, Didi Mitoveli exprime en filigrane une déception douce-amère, portée par une profonde connaissance de l’histoire du groupe. Selon lui — et de nombreux mélomanes partagent cette idée — les 39 ans de Quartier Latin méritaient plus qu’un simple concert : ils appelaient à un récit.
Un récit qui aurait pu mettre en lumière :
- Suzuki Luzubu, avec son inoubliable “Anicet Pedro”,
- Babia Ndonga, dont le tube “Amen” continue de traverser les générations, repris aujourd’hui par son fils,
- Savanet Depitsho, figure charismatique d’une époque révolue,
- Bouro Mpela, maître de scène et architecte vocal,
- Fally Ipupa, qui y a fait ses armes avant de devenir une icône mondiale,
Et tant d’autres enfants du groupe qui, un jour, ont porté les couleurs du Quartier Latin sur les plus grandes scènes d’Afrique.
Autrement dit : un véritable hommage à ceux qui ont bâti la légende, souvent dans l’ombre et parfois dans l’anonymat.
Les grands absents : un silence qui parle
La chronique de Mitoveli ne manque pas de rappeler un point essentiel : plusieurs figures fondatrices n’étaient pas présentes.
Certaines ne sont plus de ce monde, comme :
- Babia Ndonga,
- Lebu Kabuya (guitariste des arrangements cultes),
- Passé Kossé.
Pour le professeur, l’absence d’un hommage visuel — portraits défilant en arrière-plan, mention explicite, capsule mémorielle — est un manque symbolique.
Dans une culture musicale où la transmission orale et la mémoire collective sont fondamentales, honorer ses aînés et ses disparus n’est pas un détail : c’est un devoir.
Koffi Olomidé, entre héritage et présence écrasante
L’analyse de Didi Mitoveli souligne également une tension palpable :
cette soirée, censée célébrer un groupe, a souvent ressemblé à une célébration du fondateur lui-même.
Koffi Olomidé reste un monument de la musique congolaise, un créateur respecté, un arrangeur de haute exigence en studio. Mais sur scène, selon Mitoveli, une forme de sur-présence a pris le dessus, réduisant l’espace symbolique que méritaient les anciens du groupe.
Il écrit :
Cette production aurait dû être celle du groupe, et non de son seul fondateur visiblement… envahissant sur scène. »
Cette critique n’est pas une attaque : elle interroge la place du leadership artistique dans un projet collectif.
Qui porte l’héritage ?
Qui raconte l’histoire ?
Qui représente la mémoire d’un orchestre qui a façonné des stars ?
Une performance qui interroge le rapport entre scène et studio
Mitoveli relève un autre point, que les connaisseurs de la musique congolaise comprendront immédiatement :
Koffi en studio n’est pas toujours Koffi sur scène.
Au studio, il est réputé pour sa précision chirurgicale, ses arrangements méticuleux, son oreille absolue.
Sur scène, écrit-il, cette magie se dilue parfois :
« Je ne retrouve pas l’orfèvre, celui qui écrit, compose et arrange ses chansons avec la rigueur d’un horloger suisse. »
Une manière polie de dire que le live n’a pas toujours rendu justice à la complexité de l’œuvre.
Un concert réussi… mais une célébration incomplète
Il faut rester juste :
✔️ Le concert a eu lieu.
✔️ Le public était au rendez-vous.
✔️ L’énergie, la présence scénique et la ferveur étaient bien là.
✔️ Le Quartier Latin, même dans sa configuration actuelle, reste une machine scénique redoutable.
Mais pour un événement de cette ampleur, l’histoire méritait d’être racontée, pas seulement chantée.
Ce que Didi Mitoveli pointe, avec la finesse qu’on lui connaît, c’est l’écart entre :
- le spectacle donné,
- et le spectacle attendu.
Un anniversaire qui ouvre un débat
Les 39 ans de Quartier Latin auront au moins réussi ceci :
ramener au centre du débat la question de la mémoire dans la musique congolaise.
Faut-il célébrer un groupe par son présent ou par son héritage ?
Un orchestre est-il la somme de ses membres ou la vision d’un fondateur ?
Peut-on raconter Quartier Latin sans raconter ceux qui l’ont fait vivre, parfois au prix de sacrifices invisibles ?
Didi Mitoveli n’accuse pas — il interpelle.
Il invite à réfléchir.
Et surtout, il rappelle que la musique congolaise est une histoire collective, où chaque voix, chaque instrumentiste, chaque choriste compte.
Les 40 ans, dans un an, seront peut-être l’occasion d’offrir au public la célébration mémorielle qu’il attend réellement.
Benjamin Lovua